Je marche chaque jour dans Paris. A chaque coin de rue, émergent des dépôts d’encombrants. J’ai toujours été fasciné par ces amas de traces de vies. Je récupérais quelquefois une poignée de porte ou une petite commode. Souvent, je photographiais ce désordre étalé. Et puis, l’envie de poser un message sur ces supports est apparue. Les matelas et les sommiers se sont imposés. Ce sont de parfaites pages blanches aux formats établis. Ils portent la mémoire des rêves les plus fous, des histoires d’amour et de solitude aussi.
Mis à part l’usage, il n’y a aucune différence entre un sommier déposé dans la rue et une toile vierge dans l’atelier du peintre. Ces deux objets sont constitués d’une toile tendue et agrafée sur un châssis en bois.
Les matelas et les sommiers, une fois transformés en message restent en place entre 3 minutes et 3 semaines, avant qu’ils ne soient emportées par les agents de la ville de Paris pour rejoindre le cimetière des encombrants.
Depuis que les smartphones ont colonisés nos vies, nous capturons des images quotidiennement. Quelquefois, nous les partageons avec des proches ou avec le reste du monde.
Les aphorismes « postés » sur les pages blanches des sommiers et des matelas sont des phrases courtes qui s’imposent d’elles-mêmes au cours de mes déambulations. Elles habillent l’espace urbain d’un acte de résistance. Dans un contexte de régression idéologique, cette contre-narration aux mots simples et au dessin enfantin donne au passant une occasion d’user de son regard et de partager son sentiment. J’observe les passants qui photographient le message. Ces mots leur ont parlé, les font réfléchir ou sourire, ou bien les confortent dans leur vision du monde.
Le porte-container est une des images les plus parlantes de la mondialisation. Sur ces navires, les matelots sont des gamins indonésiens, indiens, philippins, pakistanais exploités comme au dix-neuvième siècle, dans une sorte d’esclavage contemporain.
Mon petit marin transporte « toute la misère du monde » et sa parole interroge sur le sens de son existence : « Qu'est-ce que je fous là ? À quoi ça rime ? ». Nous sommes tous ce petit matelot pris dans un système qui nous transforme en simples rouages.